50 ans d’occupation de la Palestine : “Les Juifs libéraux doivent faire entendre leur objection”

30.12.2016 - Berlin, Allemagne - Johanna Heuveling

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50 ans d’occupation de la Palestine : “Les Juifs libéraux doivent faire entendre leur objection”

Interview de Daniel Bar Tar, avec l’aide d’Ina Darmstädter

Daniel Bar Tal est un psychologue social qui fut, jusqu’à sa retraite, professeur en développement et éducation de l’enfant à l’université de Tel Aviv. Il a reçu de nombreux prix pour ses recherches et son combat concernant le conflit israélo-palestinien. En novembre dernier, il parcourait des pays européens dans le cadre de son projet Save Israel Stop the Occupation (SISO), s’attachant à remporter des soutiens au sein des communautés juives pour en appeler à la fin de l’occupation de la Palestine : « La poursuite de l’occupation est une violation grossière des normes de l’humanité, de la moralité et des valeurs démocratiques, dit-il. Cette occupation a duré 50 ans. À mon avis, c’est un péché. » En compagnie d’Ina Darmstädter, qui est très active au sein du Mouvement des Femmes Israëliennes-Palestinennes, nous avons parlé avec Daniel Bar Tal, à Berlin, du discours gouvernemental sur le conflit et de ses conséquences sur la démocratie.

2017 sera le cinquantième anniversaire de l’occupation de 1967, quand au terme de la Guerre des Six Jours, Israël a occupé Gaza, le Sinaï, Jérusalem-Est et le plateau du Golan. En dépit de la résolution 242 des Nations Unies lui demandant de rendre ces territoires, Israël en a gardé le contrôle jusqu’à aujourd’hui, le Sinaï excepté. « Ce n’est pas seulement la responsabilité des Israéliens, dit Daniel Bar Tal mais aussi celle de la communauté internationale, de nos valeurs démocratiques, de nos valeurs universelles que de mettre fin à l’oppression. »

Le soubassement épistémique de la poursuite de l’occupation

Mais Bar Tal nous dit que 72% de la population israélienne ne saurait pas de quoi il parle lorsqu’il utilise les termes « occupation » ou « oppression », parce que les Israéliens ne considèrent pas qu’il est question d’une occupation. « Avec les institutions et d’autres organes le gouvernement d’Israël a mis en place un discours tenant lieu de soubassement épistémique à la poursuite de l’occupation. » Les Israéliens ont été endoctrinés afin de croire que « les Palestiniens ne veulent pas la paix » et que « les Palestiniens veulent annihiler la population juive. » « Ils ne considèrent pas les Palestiniens comme des êtres humains, mais comme des terroristes intrinsèquement violents qui n’ont que faire de la vie humaine. C’est un cliché qu’ont des gens ordinaires mais aussi leurs dirigeants, voire de nombreux dirigeants de l’opposition. »

Selon Bar Tal, le récit justifiant l’occupation a deux parties. La première : « de nombreux Israéliens croient que l’intégralité du pays situé entre le fleuve et la mer leur appartient exclusivement, qu’il s’agit de leur terre natale. De fait c’est le pays palestinien qui est le cœur de leur terre natale : Bethléem, Jérusalem, Hébron, ce qui correspond à l’ancien état de Judée. » L’autre partie est la menace existentielle à l’encontre du peuple juif, ainsi que de nombreux Israéliens la perçoivent. « Après l’holocauste les Juifs ressentent le droit de se défendre et se voient eux-mêmes comme les seules victimes du conflit. Ils ne voient pas les Arabes comme des victimes du conflit. »

Daniel Bar Tal est très pessimiste quant à un changement venant actuellement du sein de la société israélienne. Et il explique son pessimisme en s’appuyant sur ses expériences de recherche : « Le récit du gouvernement et les croyances des gens concordent fortement. Habituellement, un changement nécessite des disparités. De larges portions de la population devraient ne pas croire les histoires du gouvernement. Mais en Israël seulement 15% à 20% du peuple dispose d’un récit de substitution. Les porte-paroles des ONG de défense des droits civils sont considérés comme des traîtres dès lors qu’ils évoquent des alternatives telles que la possibilité d’une paix avec les Palestiniens, le fait que les Palestiniens sont des êtres humains et aussi des victimes, ou le fait que nous commettions des actes immoraux. Le gouvernement fait usage du système d’éducation et des médias afin de propager son propre récit. » Deux générations sont désormais nées sous l’occupation. En 1972, dit Bar Tal, la ligne verte a été effacée des cartes israéliennes. « Environ 75% des cartes des manuels israéliens ne montrent pas la ligne verte. Aussi un enfant israélien faisant une recherche géographique dans les livres croit-il qu’il s’agit du territoire d’Israël. Les enfants acceptent le récit comme la vérité. »

Le mantra répété par le premier ministre Nétanyahou était : « C’est la vérité et la seule vérité. » Chose intéressante, bien qu’il soit généralement perçu comme un menteur et une personne corrompue, dit Bar Tal, lorsqu’il est question d’affaires de sécurité ou de conflit il est considéré comme une autorité épistémique, est de ce fait très influent et considéré comme le seul dirigeant à même de diriger les Juifs israéliens en temps de crise. « Les Israéliens lui font confiance en ce qui concerne la sécurité. »

Occupation ou libération ?

Ina Darmstädter souligne que le récit a été accentué au cours de la dernière décennie. Il y avait la notion de « libération du cœur de la patrie » plutôt que celle d’occupation. Bar Tal en convient mais ajoute qu’une majorité de Juifs parlait d’ores et déjà de libération en 1967, à la fin de la guerre. « L’histoire veut que les Palestiniens soient venus dans ce pays après que les Juifs aient entamé leur retour à la fin du XIXème siècle. De leur point de vue c’est le mouvement sioniste qui a entrepris de transformer le désert en champs fleuris, puis les Arabes seraient venus, se seraient installés là et auraient développé avec le temps une sorte d’identité. Mais ils n’auraient pas constitué une nation réelle, rien en comparaison des Juifs qui avaient une identité nationale bien affirmée. » En conséquence de ce récit, les Palestiniens sont considérés comme des étrangers dans le pays d’origine des Juifs. Le récit légitime l’implantation des Juifs en Cisjordanie.

Dans ce contexte, l’usage du langage est, selon Bar Tal, très intéressant à étudier. Au moment des négociations d’Oslo, la terminologie a changé durant une courte période. Rabin a utilisé des mots comme « Palestiniens » et décrit ces derniers comme des « victimes du conflit. » « Au cours des quinze dernières années le langage est revenu à son état des années 70. La régression et la relance des conflits s’accompagne généralement d’un aiguisement du langage, d’un aiguisement du récit, et avec ces caractéristiques vient l’escalade du conflit. En principe les dirigeants peuvent être des aiguiseurs ou des modérateurs de conflit. Nétanyahou est un aiguiseur. »

Le changement doit venir des pressions de l’extérieur

Les activistes israéliens, dit Bar Tal, divergent quant aux moyens pour changer la situation. Certains croient que le changement doit provenir du sein de la société israélienne. Ce n’est pas le cas de Bar Tal : « La société israélienne est extrêmement difficile à changer. Je ne pense pas que ce soit possible parce que non seulement la grande majorité des Juifs israéliens a les mêmes opinions que le gouvernement au sujet du conflit et des Palestiniens, mais aussi le gouvernement contrôle la plupart des institutions formelles (par exemple le système d’éducation), de nombreux médias, des organes par l’intermédiaire desquels il propage et renforce le récit hégémonique appuyant la poursuite du conflit. La solution pourrait venir de l’extérieur. Il faut faire pression. Une bouffée d’air frais pourrait venir des Juifs libéraux hors d’Israël. » Il a donc fondé le mouvement Save Israel Stop Occupation (SISO), qui vise à unir les Juifs libéraux de par le monde. Le cinquantième anniversaire de la Guerre des Six Jours donne l’occasion, dit Bar Tal, de favoriser la prise de conscience de l’occupation avec de nombreux événements et des actions retentissantes, et en faisant agir des personnes qui restent d’ordinaire silencieuses.

Le point de vue de SISO n’est pas moral. « Nous venons à l’activisme en partant de l’idée de sauver Israël. Notre hypothèse de base tient à ce que l’occupation est un cancer aux nombreuses conséquences négatives, qu’elle a des retombées extrêmement négatives sur la société israélienne, en premier lieu la détérioration de la démocratie. L’un des principes de base de la démocratie est la liberté d’expression. Mais le gouvernement tente de maintenir son hégémonie, de maintenir le récit formel qu’il dissémine, et fait tout son possible pour empêcher l’exposition et la dissémination d’un récit de substitution. Par conséquent, la liberté d’expression est malmenée. » Ce n’est pas le hasard, dit-il, si Israël est classé au 101ème rang par Reporters Sans Frontières pour la liberté de la presse.

La tension entre fidélité et pensée critique

Son projet est de rencontrer les communautés juives libérales. « Ils doivent devenir actifs et exprimer leur opposition. » Il observe qu’il y a différents groupes : « Certains croient au récit hégémonique de Nétanyahou. D’autres voient ce qui se passe, mais la plupart d’entre eux n’est pas prête à exprimer d’objection pour diverses raisons : ils ne veulent pas polariser la communauté juive, ou ils refusent de critiquer Israël de peur de lui causer du tort. Ils pensent : ‘les Juifs sont menacés, et je ne veux pas fournir de munitions à l’antisémitisme.‘ Ils ont peur d’être étiquetés comme Juif anti-israélien ou se détestant eux-mêmes. Seule une très petite minorité de Juifs a le courage de faire entendre son opinion critique. »

Daniel Bar Tal suppose qu’il existe, en Allemagne comme dans les autres communautés juives de par le monde, une majorité silencieuse, sensible à la détérioration d’Israël mais qui reste silencieuse. Une discussion avec Ina Darmstädter au sujet des personnes à rencontrer à Berlin démontre que sa tâche est délicate. En Allemagne, les voix juives qui sont les plus écoutées dans les médias sont pro-Israël sans aucun recul critique. Il y a même des Juifs libéraux qui ont peur de le rencontrer. Daniel Bar Tal dit beaucoup apprécier l’échange avec ces personnes-ci, qui voient clairement ce qui se passe mais ont peur d’exprimer leurs réserves quant au processus en cours. La manière d’aborder ce thème, pense-t-il, est de parler de la tension entre fidélité et pensée critique. « Je dis : ‘Il est clair que la fidélité est importante pour la survie de chaque groupe, mais la pensée critique n’est pas moins nécessaire à chaque société. Une société ne peut survivre que si elle permet l’esprit critique.’ Je leur rappelle l’histoire d’Émile Zola et de Dreyfus [Dreyfus fut un capitaine juif de l’armée française, faussement accusé de trahison et victime d’une vaste campagne menée contre lui ; et Émile Zola fut l’une des rares personnes suffisamment courageuses pour exprimer leurs doutes à voix haute — NDR], et je leur demande : ‘si je vois des violations des droits humains, que dois-je faire ? rester silencieux ? dire ce que je pense ? Selon vous, qu’est-ce qu’il y a de mieux à faire pour notre société israélienne ?’ »

Chacun a la responsabilité de parler franchement

Qu’est-ce que Daniel Bar Tal dit du rôle de l’Allemagne et du dilemme ordinaire auquel font habituellement face les Allemands en raison de l’histoire ? Avons-nous le droit de critiquer la politique israélienne ou devons-nous rester silencieux ? Il répond en ces termes : « Je ressens vivement cette question, je crois que se contenter de regarder un ami se faire du mal est un péché. Chacun a la responsabilité de parler franchement. »

Quant à savoir comment a-t-il développé les valeurs qui sous-tendent ses activités, Bar Tal dit n’avoir fait l’expérience d’aucune grande transformation, contrairement à d’autres. Sa mère, dit-il, fut la personne qui l’influença le plus dans sa vie. « Elle était une personne très intellectuelle, ouverte d’esprit, tolérante, très instruite. Elle était une humaniste et m’a donné des valeurs humanistes. » Durant sa carrière académique, il a toujours consacré du temps à l’activisme politique, dit-il, mais ne considérait pas pouvoir faire deux carrières, bien qu’en raison de son expertise d’une certaine manière il combina les deux. « Ma direction principale était académique, mais dès que j’ai pris ma retraite, j’ai décidé de compenser et de devenir un activiste à temps-plein. »

 

Article traduit de l’anglais par Trommons.com. Révision de Jean-Marc Dunet.

Catégories: Droits humains, Interviews, Moyen Orient, Paix et Désarmement
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